« Donation et réciprocité » est sans doute le livre de philosophie le plus stimulant paru ces dernières années. 

Fin connaisseur des courants de la pensée contemporaine, Emmanuel Tourpe présente ici un regard nouveau sur l’effort et la chose métaphysiques, regard qui permet de mieux saisir l’enjeu de la pensée philosophique, de mieux comprendre sa logique interne et de mieux vivre l’expérience grâce à cette autre prise en compte de la donation et de la réciprocité. 

Sans se conformer à l’historiographie classique, Emmanuel Tourpe met en première ligne les Lagneau, Lachelier, Lavelle, Blondel, Ravaisson, Forest, Rousselot, Breton… ou encore les Przywara, von Balthasar, Siewerth, Puntel, Ulrich, Chapelle, Brito, Léonard, Fessard, Schindler… de vrais penseurs, pourtant souvent inconnus ou méconnus du mainstream de la philosophie contemporaine. 

Une autre histoire de la philosophie donc présente « l’action de Blondel, contre la volonté de puissance de Schopenhauer ; la puissante vision de la nature d’Hans André, contre Heidegger, dépassé par lui de plusieurs têtes métaphysiques ; Lagneau derrière Ricoeur ; Franz von Baader au même plan que Fichte, Schelling, Hegel ; Louis Lavelle, la plus stimulante métaphysique du XXe siècle ; derrière Bergson la poussée irrésistible des Biran, Ravaisson, Lachelier, Delbos… »

Bref une véritable anti-historie, illustrant et donnant accès aussi à une autre méthode philosophique. 

Si Heidegger avait diagnostiqué dans toute l’histoire de la philosophie post-présocratique l’oubli de l’être, il avait été bien lui-même oublieux de l’extraordinaire poussée de l’Aquinate en direction de l’« acte d’être ». Bien conscient de cet oubli heideggérien, Tourpe ne suit pas le philosophe de la Forêt noire dans sa conception de la philosophie comme simple « pensée de l’être ». Soulignant au contraire la fonction judicative de toute véritable philosophie, car « penser n’est rien sans le discerner », il élabore sa propre méthode philosophique qui n’isole pas un principe parmi d’autres, mais procède par une méthode de discernement, d’inclusion et d’intégration à la valorisation des polarités au cœur de la logique. 

A la différence de la plupart des penseurs actuels, Tourpe s’inspire du « surpuissant penseur » qu’est Przywara, pour comprendre que l’essence de la philosophie est bien de discerner des polarités, et non de déterminer isolément des pôles. Sa méthode n’a pourtant rien avoir avec un Ying-Yang généralisé de l’indistinction. Au contraire, après et au sein de la tradition occidentale, Tourpe présente une méthode à même de permettre un discernement intégrateur montrant que « la philosophie n’est en aucun cas l’art excluant de choisir un principe exclusivement, mais celui, inclusif, prudentiel, de monter en rythme amoureux toutes les tensions ».

Autre histoire de la philosophie, autre méthode philosophique, donc aussi une autre philosophie. 

Mettant au cœur de la logique non pas les pôles, mais les polarités elles-mêmes, Tourpe parvient à déceler au cœur de cette symphonie philosophique l’amour. Son autre philosophie devient ainsi une philosophie de l’amour, comme l’indique d’ailleurs le sous-titre du livre : « L’Amour, point aveugle de la philosophie ». 

C’est ce point aveugle qui se révélera être la lumière éclairant toute chose. L’amour en effet « s’imprime et s’exprime, dans son souffle et sa respiration, comme éros en tension et comme don désapproprié, comme amitié réciproque, l’amour dans toutes ses notes de consentement, de gratitude, d’alliance, de fécondité, l’amour surtout comme communion confirmée – le fondement-fin-sens à la racine de toute parole, de tout être et de tout esprit ».

L’être est ainsi amour, de fond en comble, « dans la polarité insurmontable de sa non-subsistance venant à la subsistance et de sa subsistance fondée au-delà d’elle-même par son acte ». Comme principe des principes, il est ce point aveugle à partir duquel l’être comme l’esprit sont éclairés de l’intérieur : comme bipôle de l’être et de l’étant, du pneuma et du noûs,de l’être et de l’esprit même.

L’amour comme principe des principes est lui-même polaire et compris comme source de toute polarité. « Il n’est pas l’un au-dessus de l’être, mais la différence au cœur de l’être ; il n’est pas l’un au-dessus de nous, mais la respiration même de l’esprit. »

Et le mal alors, ce point névralgique de toute philosophie ? 

Tourpe le comprend comme « non-amour » : « Le mal est la possibilité la plus propre de l’amour (…) d’isoler l’un des pôles du principe des principes : de radicaliser l’être ou l’étant, l’identité ou la différence, l’idéalité ou la réalité, la pensée ou l’action, la relation ou la substance, l’universel ou le singulier, l’homme ou la femme, le cogito ou le cogitor, le Nous ou le Je, le devoir ou la liberté, la loi ou la conscience, l’analogie d’attribution ou l’analogie de proportionnalité, la logique ou la poésie, la pensée ou le vouloir… »

« Tout mal est un bien tronqué, tranché au point de contraste, un bien isolé auquel manque le paradoxe de l’amour. »

Les transformations philosophiques engagées ici dans Donation et réciprocité où l’être se révèle être amour, donnent le vertige, selon l’expression même d’Emmanuel Tourpe. Le lecteur confirmera sans doute cette impression de vertige à la fin de la lecture de ce livre extraordinaire, d’une rare érudition, d’un discernement éclairant et d’une profondeur métaphysique inégalée. 

A lire et à méditer…

P. Jean-Jacques Flammang scj

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