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Pour un dialogue intelligent avec l’athéisme

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Pour un dialogue intelligent avec l’athéisme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article paru dans la Warte du 21 juin 2012

 

 

Reparler de Dieu d’abord sans se référer à la Révélation


Le retour inattendu de la théologie naturelle

 

 

La prestigieuse collection « The Blackwell Companion to... » vient de publier un gros volume sur la théologie naturelle[1]. On aurait cru cette discipline disparue des études philosophiques, car rares étaient les philosophes qui en dehors de l’histoire de leur discipline écrivaient encore sur Dieu pendant la seconde moitié du XXe siècle. Et s’ils prenaient Dieu comme thème de leur recherche, c’était en grande partie pour nier son existence ou pour épiloguer sur le rôle (néfaste) que jouent Dieu et les religions sur l’équilibre politique ou psychologique.  

Les onze longues études rassemblées par William Lane Craig et J.P. Morelond montrent que Dieu a refait son entrée en philosophie. Après l’échec du positivisme et de son principe de vérification, les deux éditeurs du volume n’hésitent pas à parler d’une « renaissance de la philosophie chrétienne » qui de façon tout à fait inattendue serait en train de transformer la face de la philosophie anglo-américaine. Les adeptes des théories « sécularistes » de la mort de dieu se plaignent certes de cette « dé-sécularisation » qui se propage dans les universités américaines. Ils ont du mal à comprendre qu’argumenter en faveur de l’existence de Dieu et du théisme est redevenu « académiquement respectable ». Trop sûrs de leurs présupposés athées, ils avaient ignoré les travaux pourtant sérieux de ceux qui ont fait que la théologie naturelle a de nouveau le vent en poupe. 

 Faire de la « théologie naturelle », c’est argumenter en faveur de l’existence de Dieu à partir de la seule raison, sans se référer à une révélation divine explicite comme la Bible ou le Coran. Pour prouver l’existence de Dieu, la théologie naturelle s’appuie donc uniquement sur ce qu’offre la raison humaine comme évidence et sur ce à quoi ont mené des raisonnements rigoureusement logiques et scientifiques.    

Dans le premier chapitre du volume « Natural Theology », Charles Taliaferro présente d’abord les arguments essentiels avancés contre une théologie naturelle pour ensuite les réfuter. Ainsi le théisme qui plaiderait pour l’existence d’un Dieu personnel manquerait de logique (D.Z. Phillips et Kai Nielsen), ne serait qu’une hypothèse pseudo-scientifique (Richard Dawkins, Jan Narveson, Mattew Bagger), résultat d’un anthropomorphisme évident (David Hume, Bede Rundle). De toute façon même si la théologie naturelle prouvait l’existence de Dieu, le concept de dieu auquel elle parviendrait ne serait pas suffisant pour justifier une foi en ce Dieu personnel que confessent les religions monothéistes.

Repérant les failles, voire les contradictions ou inconsistances dans ces arguments, Taliaferro refuse en conséquence l’appel à l’humilité qu’Anthony Kenny a cru bon de  lancer, prétendant - sans preuve suffisante - que ni le théisme, ni l’athéisme n’auraient des arguments décisifs de leur côté. Au lieu de se conformer à un tel appel qui semble favoriser la paresse intellectuelle, il vaudrait mieux étudier sérieusement les arguments avancés par les uns et les autres pour voir ce qu’il en est des nouvelles preuves de l’existence de Dieu à l’encontre des critiques matérialistes et athées.


Les preuves en faveur de l'existence d'un Dieu personnel

C’est ce que font les dix autres chapitres du volume qui passent en revue les différents genres de preuves en faveur de l’existence d’un Dieu personnel.

 

Alexander R. Pruss commence par revisiter les différentes preuves de l’existence de Dieu établies à partir du principe de raison suffisante telles qu’elles ont été formulées et démontrées dans la tradition chrétienne jusqu’à Leibniz et telles qu’elles sont reprises et développées de nos jours, surtout dans le cadre de la logique modale des mondes possibles, comme le fait par exemple Jerome Gellman. Ces approches récentes répondent aux anciennes critiques comme par exemple la question de savoir qui a causé Dieu si tout a une cause, ou encore le fameux problème du fossé qui accentue tellement la différence entre le fini et l’infini qu’un passage de l’un à l’autre semblerait impossible.

 

William Lane Craig et James D. Sinclair présentent la preuve cosmologique kalam qui a joué un grand rôle dans la philosophie islamique. Cette preuve de l’existence de Dieu se présente en trois temps : 1. Tout ce qui commence à exister a une cause. 2. L'univers a commencé à exister. 3. Donc l'univers a une cause. La deuxième prémisse de cette preuve est beaucoup discutée de nos jours suite à des travaux scientifiques comme ceux de H awkings, Grünbaum, Wheeler, Penrose,... Une centaine de pages denses présentent, discutent et critiquent les divers arguments pour venir à cette conclusion que les deux premières affirmations de la preuve kalam sont plus plausibles que leurs contraires. En outre, la conclusion que l’univers a une cause n’entraine nulle incohérence, et si on la soumet à une analyse conceptuelle, elle se révèle même être très riche en implications théologiques. Il est donc plausible qu’un Créateur personnel non causé existe, comme le soutient l’argument cosmologique kalam contre les thèses matérialistes athées.

 

Dans le chapitre suivant, Robin Collins plaide en faveur de la preuve téléologique en argumentant à partir des découvertes scientifiques récentes et de l’ajustement extrêmement fin des lois de l’Univers. C’est une longue discussion autour du principe anthropique en cosmologie, dans ses variantes fortes ou faibles, et de l’hypothèse scientifique d’un multivers. La conclusion retient que rien ne s’oppose sérieusement à la thèse théiste de l’existence d’un Créateur tout puissant, omniscient, éternel et parfaitement libre d’un univers dont l’existence ne dépend de rien d’autre que de lui.

 

J. M. Moreland formule une preuve de l’existence de Dieu à partir de la conscience présente dans le cosmos. Pour ce faire, il se fonde sur les récentes recherches en neurosciences et les développements correspondants en neurophilosophie. La position physicaliste qui réduit la conscience aux fonctions biologiques du cerveau a été ces dernières décennies le paradigme prédominant. Mais le prix à payer pour le sauvegarder encore de nos jours est devenu beaucoup trop élevé. Il est plus logique d’accepter les qualités d’émergence de la conscience. Or celles-ci favorisent l’établissement d’une preuve de l’existence de Dieu.

La réflexion sur la raison est le point de départ pour une autre preuve de l’existence de Dieu dont Victor Reppert détaille l’argumentation dans un chapitre qui commence par montrer pourquoi le matérialisme ne tient pas. L’argument de Lewis et les critiques de Anscombe sont repris pour mieux saisir dans une discussion serrée la non validité des différents réductionnismes de la raison. 

La preuve qui s’appuie sur la réalité morale pour prouver l’existence de Dieu est développée par Mark D. Linville, alors que Stewart Goetz argumente à partir de la présence du mal pour montrer que Dieu existe.   

Kai-Man Kwan analyse de façon critique ce qu’affirment ceux qui se réfèrent à une expérience typiquement religieuse. On retrouve ces expériences dans toutes les cultures. D’aucuns ont essayé de les expliquer sans se référer à autre chose que la nature. D’autres ont insisté sur la projection psychologique pour en rendre compte. Mais à regarder de près leurs arguments, ils se révèlent inadéquats pour expliciter la spécificité de l’expérience religieuse. 

Dans une longue étude technique Robert E. Maydole revient sur l’argument ontologique qui n’a cessé d’intéresser les plus brillants esprits de l’humanité. Cet argument qui à partir de la véritable détermination du concept de Dieu déduit sa nécessaire existence, Kurt Gödel, le grand logicien du 20e siècle, l’avait reformulé peu avant sa mort en 1978.  Sa démonstration formelle n’a été que peu étudiée jusqu’à présent. La lecture de ce chapitre exige des connaissances élémentaires de logique formelle. Les appendices au chapitre donnent dans un langage formalisé du second ordre les détails de la  démonstration qui continue à intriguer les logiciens et philosophes du langage.  

Le dernier chapitre est consacré à la notion de miracle, et en particulier à la résurrection de Jésus de Nazareth. Timothy McGrew et Lydia McGrew y présentent les réponses actuelles aux critiques qu’avait formulées David Hume et que d’aucuns croyaient définitives. 

« The Blackwell Companion to Natural Theology » montre que la question de l’existence de Dieu recommence à intriguer les penseurs contemporains. Tous ceux qui doutent de l’athéisme trouvent dans ce volume pas mal d’éléments pour augmenter leur doute... à condition qu’ils soient disposés à lutter contre cette paresse intellectuelle qui trop souvent encore paralyse les échanges sérieux autour des recherches sur l’existence de Dieu.

 

P. Jean-Jacques Flammang SCJ

 



[1] The Blackwell Companion to Natural Theology, edited by William Lane Craig and J.P. Moreland. Oxford, Blackwell Publishing Ltd, 2012, 683 pages. ISBN 978-1-444-35085-2.    

 

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