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Une encyclopédie exceptionnelle

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Une encyclopédie exceptionnelle

Article paru dans la "Warte" du "Luxemburger Wort", 5 janvier 2012

De Maître Eckhart à Nicolas de Cues

Leurs pensées, leurs sources, leurs influences

 


   Le deuxième des quatre volumes du projet éditorial « L’Apogée de la Théologie mystique de l’Eglise d’Occident »[1] vient de paraître à Paris, en cette ville où était rappelé Maître Eckhart en 1311 pour y enseigner une deuxième fois la théologie, un grand honneur qu’on a fait aussi à saint Thomas d’Aquin.

   Marie-Anne Vannier, les Editions du Cerf et la Maison des sciences de l’homme Lorraine ont tout fait pour que cette très belle Encyclopédie des mystiques rhénans[2] soit terminée à temps pour commémorer ce 7e centenaire du deuxième séjour de Maître Eckhart à Paris. Ainsi le gros volume de 1280 pages auquel ont contribué quelque 80 spécialistes a pu être présenté à Paris lors d’un Colloque international à l’Hôtel de la prestigieuse Fondation Singer-Polignac et au siège des Editions du Cerf, les 8 et 9 décembre dernier.

  S’y étaient donnés rendez-vous les éditeurs et les auteurs de l’Encyclopédie, éminents spécialistes de France, d’Allemagne, du Luxembourg, des Pays-Bas, de l’Italie, de Suisse, d’Autriche, de Pologne, d’Espagne, de l’Angleterre, de l’Argentine, des Etats-Unis d’Amérique et du Liban pour échanger le fruit de leurs recherches faites dans le cadre de l’Equipe de recherche sur les mystiques rhénans de l’Université de Metz (dont Marie-Anne Vannier est la directrice), du Cusanus Institut de l’Université de Trèves (dont Walter Euler est le directeur, après Klaus Reinhardt), de l’Académie Nicolas de Cues (dont Harald Schwaetzer est le président) ou d’autres organismes qui se vouent à l’étude de ces grands de la mystique occidentale que sont Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso et Nicolas de Cues.

  En exergue du volume sont données quatre citations, une de chacun des mystiques autour desquels s’est développée et construite cette encyclopédie à entrées parfois inattendues. Notons en effet qu’à côté de la vie, de l’œuvre et des lieux d’insertion des quatre mystiques susmentionnés l’encyclopédie présente aussi leurs thèmes principaux : abîme, alchimie, altérité, âme..., informe sur leurs sources : Alain de Lille, Albert le Grand, Anselme de Cantorbéry..., met en évidence leur réception à travers l’histoire : Angelus Silesius, Franz von Baader, Pierre Canisius..., et parle de leur influence actuelle. Ainsi on trouve des articles sur des compositeurs comme John Milton Cage, des philosophes comme Jacques Derrida, des artistes comme Vassily Kandinsky, des psychanalystes comme Jacques Lacan, des poètes comme Paul Celan... tous en relation d’une façon ou d’une autre avec la mystique rhénane.

  Cette approche méthodologique pour une encyclopédie est novatrice vu qu’elle ne présente pas seulement l’état de recherche, mais ouvre aussi « de nouvelles perspectives d’études, en s’appuyant sur le travail réalisé par la coopération franco-allemande depuis dix ans » (Marie-Anne Vannier, dans son Avertissement).

  Signalons que sans les nombreux colloques autour des mystiques rhénans et de Nicolas de Cues[3], organisés par Marie-Anne Vannier, les thématiques n’auraient pas été suffisamment étudiées pour réaliser cette encyclopédie monumentale qui est la première étude systématique d’Eckhart et de Nicolas de Cues. « Sans chercher à opposer pas plus qu’à identifier ces deux auteurs, la présentation qui en est faite, en lien avec leurs sources et leur influence, met en évidence le réseau complexe des relations entre eux, de manière tout à fait nouvelle. » (Bernard McGinn)

  De jeunes chercheurs aussi bien que les spécialistes chevronnés ont été contactés pour contribuer à cette encyclopédie qui ouvre de larges champs de recherches et s’adresse certes à tous ceux qui sont intéressés à la pensée du Moyen-Âge tardif, mais aussi à tous ceux qui interrogent le sens de Dieu, de l’homme et du monde.

  On connaît l’engouement pour le maître rhénan de la part de ceux qui s’inspirent en Occident d’une certaine pensée asiatique, mais comme le montre Marie-Anne Vannier la reconnaissance de l’authenticité des Sermons 101 à 104 évite « des perspectives qui tendent à assimiler Eckhart au New Age et au bouddhisme ».

  Pourtant les œuvres des deux Lebemeister qu’ont été le grand philosophe hindou du IXe siècle Çankara et Maître Eckhart offrent d’intéressantes concordances, surtout en ce qui concerne les divers éléments de l’expérience mystique, comme le signale Yannick Grosieux dans l’article Hindouisme. 

  Le grand mystique rhénan n’a-t-il pas été condamné par l’Eglise ? Jean Devriendt consacre un long article au Procès de Maître Eckhart qui fait la lumière sur la question. Il y note qu’à Timothy Radcliffe, qui a essayé de faire lever la censure sur Eckhart, il a été répondu qu’en réalité cela n’était pas nécessaire « puisqu’il n’avait jamais été condamné nominalement, mais seulement certaines propositions qu’il était supposé avoir soutenues, et par conséquent nous sommes parfaitement libres de dire que c’est un bon théologien orthodoxe ».

  Dans son article Phénoménologie Yves Meessen constate que la pensée de Maître Eckhart se prête particulièrement à ce courant influent de la philosophie actuelle, car « la méthode descriptive qui va du phénomène à l’être épouse le mouvement de retour de l’âme vers son unité essentielle ».

  Yves Ledure, excellent connaisseur de Nietzsche, analyse le rapport à Eckhart du philosophe du XIXe siècle pour trouver « dommage que Nietzsche n’ait pas lu Eckhart, car il y a chez les deux auteurs une compréhension analogue de la vie, à cette différence près qu’il n’y a pas chez Eckhart d’auto-transcendance ».  

  Dans l’article Nicolas de Cues,  Walter Andreas Euler montre comment la pensée d’Eckhart a influencé celle du grand cardinal connu d’ailleurs pour son ouverture d’esprit. Le Cusain sait regarder au-delà de l’Europe chrétienne et s’intéresser bien plus aux autres cultures que la plupart de ses contemporains. Il est d’ailleurs un des rares théologiens chrétiens qui ont osé se pencher sérieusement sur l’Islam. On le considère volontiers comme un pionnier du dialogue interreligieux, ce qui est principalement dû à son écrit De Pace Fidei (La Paix de la foi).

  Le Luxembourgeois Jean Ehret, bon connaisseur de l’œuvre de Hans Urs von Balthasar, a retracé dans l’Encyclopédie et lors du colloque parisien de façon magistrale le rapport mitigé du grand théologien suisse au maître rhénan. Remarquons que l’approche théologique personnelle de Jean Ehret se distancie des mystiques rhénans en ce qu’ils lui sont trop « weltlos », reproche que Balthasar faisait jadis à Eckhart et que Ehret n’hésite pas à faire d’une certaine façon aussi au théologien de Bâle.

  Les quelque 300 articles sont chacun suivi de renvois qui permettent de continuer l’étude du sujet à l’intérieur de l’Encyclopédie et d’une bibliographie qui citent les titres mêmes récents (jusqu’en 2011).

  En attendant le volume d’iconographie prévu dans le projet L’Apogée de la Théologie mystique de l’Eglise d’Occident, on peut déjà admirer les 57 illustrations en couleurs regroupées en deux endroits de l’Encyclopédie, montrant aussi bien des lieux en rapport avec les mystiques étudiés que des extraits de manuscrits avec leurs riches enluminures.   

  On ne peut que féliciter Marie-Anne Vannier pour cette édition française de l’Encyclopédie dont sont prévues les traductions allemande et italienne. Grâce à la méthodologie novatrice nous disposons non seulement d’un excellent ouvrage de référence pour ce qui concerne la pensée mystique du Moyen-Âge tardif et de sa réception, mais aussi d’un livre qu’on peut lire pour repenser les thèmes essentiels de l’homme d’aujourd’hui : le rapport de l’âme à Dieu, l’expérience mystique et l’apport de la raison croyante pour une authentique compréhension de notre existence et de son sens.

P. Jean-Jacques Flammang SCJ

 

 



[1] Le volume déjà paru est de Marie-Anne Vannier : Les mystiques rhénans. Eckhart, Tauler, Suso. Anthologie (L’Apogée de la théologie mystique de l’Eglise d’Occident. Sous la direction de Marie-Anne Vannier, Walter Euler, Klaus Reinhardt et Harald Schwaetzer). Paris, Cerf, 2010, 271 pages. ISBN :978-2-204-09448-1. Nous l’avions présenté dans la Warte, le 27 janvier 2011, texte repris dans Jean-Jacques Flammang : Etant Dieu... Diverses Perspectives (Clairefontainer Studien Band 8), Clairefontaine, Heimat und Mission Verlag, 2011, pp. 115-119. ISBN : 978-2-959-97063-4.

[2] Encyclopédie des mystiques rhénans d’Eckhart à Nicolas de Cues et leur réception (L’Apogée de la théologie mystique de l’Eglise d’Occident. Sous la direction de Marie-Anne Vannier, Walter Euler, Klaus Reinhardt et Harald Schwaetzer), édition française par Marie-Anne Vannier, Préface de Bernard McGinn, avec le concours de la MSH Lorraine, Paris, Les Editions du Cerf, 2011, 1280 pages. ISBN 978-2-204-08899-2.

[3] Cf. pour exemple les actes des récents Colloques, édités par Marie-Anne Vannier : La Naissance de Dieu dans l’âme chez Eckhart et Nicolas de Cuse (2006), La Prédication et l’Eglise chez Eckhart et Nicolas de Cuse (2008), La Trinité chez Eckhart et Nicolas de Cuse (2009), La Création chez Eckhart et Nicolas de Cuse (2010). Ces livres sont tous publiés dans la collection « Patrimoines christianisme » aux Editions du Cerf à Paris.  

 

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