Jean Greisch : Qui sommes-nous?
« Qui sommes-nous ? »
Avec Jean Greisch en chemin vers l’Homme
Professeur émérite de l’Institut catholique de Paris, Jean Greisch, mondialement connu et apprécié comme un des grands spécialistes de la philosophie, est invité par les plus prestigieuses universités pour y présenter ses analyses et les résultats de ses recherches. Depuis octobre 2009 il est titulaire de la Guardini-Stiftungsprofessur à la Humboldt-Universität de Berlin. En septembre-octobre 2006, il avait enseigné au Boston College aux USA, puis en novembre, il fut le titulaire de la Chaire Cardinal Mercier à Louvain-La-Neuve. En septembre 2007 il donnait deux leçons à l’Université de Kyoto au Japon et en mars 2008 un « Meisterkurs » à l’Université d’Erfurt.
Ces derniers engagements ont ajouté le gros volume « Qui sommes-nous ? »[1] et le livre « Fehlbarkeit und Fähigkeit »[2] à la bibliographie de Jean Greisch qui comptent ses publications par centaines.
Dans sa présentation qu’il fit à Louvain-La-Neuve de Jean Greisch, le professeur Jean Leclercq rappelait : « Vous êtes né dans le beau village de Koerich, au Luxembourg, lieu qui, vous le racontez, est l’espace de vos premières expériences herméneutiques, dont la « fameuse grève liturgique » entamée pour contourner un contrôle paternel de vos lectures. »[3]
De fait, encore enfant, Jean Greisch était déjà un bibliovore passionné : il nous le confie dans son livre Entendre d’une autre oreille où il raconte comment il refusait obstinément de participer à la célébration familiale de l’avent parce que son père ne lui permettait pas de lire le livre reçu de sa marraine pour la Saint-Nicolas. Son père céda au troisième dimanche de l’avent.[4]
Si nous ouvrons le gros volume où Jean Greisch nous parle de l’homme tel que l’entrevoit la philosophie de nos jours, nous remarquons que l’enfant de jadis n’a pas perdu sa passion de lire et de faire lire. Pour répondre à la question « Qui sommes-nous ? », il présente et interprète savamment les grands textes anciens et contemporains sur l’homme.
La formulation même « Qui sommes-nous ? » diffère de cette autre question « Qu’est-ce que l’homme ? » ; et ce changement de formulation, intervenu au XXe siècle et retracé dans l’évolution de la pensée contemporaine est hautement significatif, car il marque un tournant que Jean Greisch n’hésite pas à qualifier de « révolution copernicienne ».
En se demandant « Qu’est-ce que l’homme ? », l’anthropologie philosophique des années 1930 se voulait « empirique » : elle essayait de donner au phénomène humain une réponse strictement externe. Ainsi les grands ont chacun proposé sa propre définition : l’homme est le « protestant éternel » selon Max Scheler, ou « l’animal excentrique » selon Helmut Plessner ou encore « cet être déficient ayant besoin d’institutions stabilisatrices » comme l’a compris Arnold Gehlen. Pour objectives que ces approches apparaissent, elles font néanmoins – au jugement de Walter Schulz – toutes appel à une perspective interne, la conscience que l’homme a de lui-même, et cette perspective ouvre nécessairement la voie à l’interprétation métaphysique. Et Walter Schulz de conclure : savoir si l’homme est corps ou esprit et savoir si la différence entre l’animal et l’homme est « essentielle » ou « fonctionnelle » n’est plus ce qui importe ; ce qui importe, c’est de savoir sous quelles conditions l’homme peut devenir plus humain. Autrement dit, l’anthropologie doit (re)devenir une anthroponomie, non plus une description externe et objective de l’homme, mais bien une science du normatif.
C’est Heidegger qui a transformé le questionnement sur le phénomène humain en ne cherchant plus une quelconque essence, mais bien en demandant : « Qui sommes-nous ? ». Cette question devient alors aussi le fil conducteur de l’enquête minutieuse de Jean Greisch qui essaie de dire, en relisant les multiples apports, qui est au juste ce « soi » que nous sommes.
Il le fait au long de six grands chapitres qui portent le nom de « Méditation », rappelant ainsi les Conférences que Husserl avait données sur la phénoménologie en 1929 à Paris.
Après une première méditation introductive sur l’anthropologie philosophique des années 1930 et le changement de perspective intervenu dans le questionnement sur l’homme, Jean Greisch propose dans sa deuxième méditation de relire avec Rémi Brague les définitions classiques d’Aristote de l’homme comme animal raisonnable et animal sociable, en revisitant les approches qui parlent de l’homme comme animal réfléchi, holistique, soucieux de soi, compliqué, aliéné, pragmatique en ce sens que l’œuvre est son propre, ou encore comme animal mondain, cosmomorphe et kairologique, voire comme animal le plus parfait.
Suit une méditation qui revoit avec Martin Heidegger l’anthropologie kantienne avant de passer dans la quatrième médiation avec Paul Ricœur de l’homme faillible à l’homme capable. Notons que Jean Greisch est un des plus éminents spécialistes et fin connaisseur et de la philosophie de Heidegger et de celle de Ricœur.[5]
Sa cinquième méditation présente et commente les phénoménologues français pour qui la question « Qui sommes-nous ? » se décline sous la forme de la question « Comment suis-je donné à moi-même ? » : Emmanuel Levinas souligne la responsabilité et comprend le moi comme pris en otage par autrui ; pour Michel Henry, le moi se fonde dans la Vie absolue ; Jean-Luc Marion en partant du phénomène érotique dans ses modalités paradoxales de donation note que l’adonné est aussi un interloqué ; Claude Romano voit dans la naissance l’événement inaugural de l’aventure de l’advenant sans constance, sans maintien et sans permanence temporelle.
Dans sa sixième méditation, Jean Greisch ouvre de nouvelles perspectives en relatant la métaphorologie de Hans Blumenberg. Au cours des dernières décennies en répondant à la question « Qui sommes-nous ? », une philosophie de l’ipséité et de l’altérité a remplacé l’anthropologie proprement dite. Mais face à cette herméneutique du soi, de nouvelles formes du naturalisme, comme les sciences neurologiques par exemple, se sont récemment imposées à la pensée, et la phénoménologie aura intérêt d’instruire à nouveaux frais le dossier de « l’anthropologisme ». Pour ce faire, Jean Greisch commente dans cette dernière méditation l’œuvre du philosophe allemand Hans Blumenberg qu’il présente au public francophone et redevient ainsi comme si souvent déjà au fil des années ce bon passeur entre cultures différentes.
Blumenberg (1920-1996) est un de ces philosophes qui « tout en résistant aux pièges d’un totalitarisme qui ne jurent que par les explications ultimes, refusent d’oblitérer les grandes questions, sous prétexte qu’elles resteraient sans réponse »[6]. Dans son travail philosophique, il explore systématiquement des métaphores comme la lumière, la lecture, le naufrage, le souci, et surtout la caverne. Ces « métaphores absolues » ne se laissent jamais entièrement résorber dans des concepts. Ce que Hans Blumenberg exprime par la notion d’« Unbegrifflichkeit », terme que Jean Greisch paraphrase par « limites a priori de la conceptualité ».
Loin d’être une tare congénitale à peine avouable de la philosophie comme le croyaient Nietzsche ou Derrida, ces limites sont plutôt pour Blumenberg une véritable force. Elles permettent aussi à Jean Greisch de reformuler sa propre vision de l’homme comme animal constitutivement métaphorique qui ne se comprend qu’en outrepassant ce qu’il n’est pas. Autrement dit, l’homme est le gardien de la « fonction méta », dont les métaphores qui jouent un rôle essentiel dans notre rapport à la réalité sont le vecteur linguistique.
En lisant « Qui sommes-nous ? », le lecteur est impressionné par la diversité des approches présentées et l’érudition immense de son auteur qui remet continuellement en relation des positions philosophiques qui pourraient s’ignorer. Il finira par comprendre que nous sommes des âmes capables de s’ouvrir « d’une certaine manière » au tout de l’être.
D’une certaine manière : c’est cette expression qui avertit le lecteur de ne pas trop vite clore ses recherches et de rester ouvert à une révision de sa propre ouverture au tout de l’être. Ceci rappelle la dernière phrase de cette autre œuvre magistrale de Jean Greisch Le Buisson ardent et les lumières de la raison[7], qui après plus de 2200 pages demande avec le poète R.S. Thomas ceux qui veulent finir définitivement : « Pourquoi aller si vite en besogne, ô mortel ? »
Jean-Jacques Flammang SCJ
[1] Jean Greisch : Qui sommes-nous ? Chemins phénoménologiques vers l’homme (novembre 2006), Editions de l’Institut Supérieur de Philosophie, Louvain-La-Neuve ; Editions Peters, Louvain-Paris, 2009, 537 pages. ISBN 978-90-429-2092-7
[2] Jean Greisch : Fehlbarkeit und Fähigkeit. Die philosophische Anthropologie Paul Ricoeurs (Philosophie aktuell, Band 7), LIT Verlag, 2009, 197 Seiten. ISBN 978-3-8258-1558-5
[3] Qui sommes-nous ?, p. 4.
[4] cf. Jean Greisch : Entendre d’une autre oreille. Les enjeux philosophiques de l’herméneutique biblique, Paris, Bayard, 2006, 298 pages. ISBN 978 – 2-2274-7029-3. L’épisode évoqué, p. 23-24.
[5] Cf. ses nombreux articles scientifiques sur Heidegger. Pour Paul Ricœur, voir Jean Greisch : Paul Ricœur. L’itinérance du sens, Grenoble, Jérôme Millon, 2001, 445 pages. ISBN 978-284-137118-1. Ce livre est le deuxième de la fameuse trilogie comprenant en outre : Jean Greisch : L’Arbre de vie et l’Arbre du savoir. Le chemin phénoménologique de l’herméneutique heideggérienne (1919-1923), Paris, Cerf, 2000, 335 pages. ISBN 2-204-06184-0 et Jean Greisch : Le cogito herméneutique. L’herméneutique philosophique et l’héritage cartésien, Paris, Vrin, 2000, 282 pages. ISBN 2-7116-1465-4.
[6] Cf. Qui sommes-nous ?, p.423.
[7] Jean Greisch : Le Buisson ardent et les lumières de la raison. L’invention de la philosophie de la religion, Paris, Editions du Cerf, Philosophie & Théologie. Tome I : Héritages et héritiers du XIXe siècle, 626 pages, ISBN 9-782204-068574 ; Tome II : Les apports phénoménologiques et analytiques, 555 pages, ISBN 9-782204-071031 ; Tome III : Vers un paradigme herméneutique, 1025 pages, ISBN 9-782204 073356.
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